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La petite madeleine british postée ci-dessous était extraite de ce livre que j'ai acheté chez "Shakespeare and co", "Swann's way", (J'explique parce que Tar Valanion s'est plaint du caractère sybillin de mes billets).
J'ai profité d'une averse pour me réfugier dans un bar de la rue des Ursulines, et m'y plonger. Le livre est beau, avec un papier doux au toucher, des pages ivoire aux bordures irrégulières ; j'apprécie le maniérisme charmant de sa couverture marron rehaussée d'un dessin rouge brillant, et d'une écriture tarabiscotée rappelant une broderie anglaise.
Je connais assez bien le texte en Français,et le goute différemment en anglais ; les images familières surgissent, avec une saveur indéfinissable et subtile, un recul, un autre angle de vue. Je pense aux pulls tricotés deux fois, c'est l'image que j'emploie, un peu éculée, à propos des traductions : comme un chandail que votre mère (ou votre grand-mère) vous aurait tricoté deux fois, obligée de le détricoter pour quelque malfaçon, ou alors en utilisant la laine d'un précédent devenu trop petit auquel elle aurait savamment mêlé les rayures de couleur d'une pelote supplémentaire, en pensant doublement à vous. (Il doit y avoir une image plus judicieuse quand j'y pense !).
Je note au passage des quantités de mots qui me sont inconnus.
Je suis contente que le nom de la traductrice, Lydia Davis, apparaisse très distinctement sur la couverture ; je dois souvent me contorsionner pour trouver le nom de l'infortuné traducteur.
La traduction de "longtemps je me suis couché de bonne heure" ne tombe pas sous le sens : nous aurions, nous, néophytes, plutôt écrit "for a long time I used to go to bed early".
Ces questions m'ont fait acquérir une "Pratique raisonnée de la langue : initiation à une grammaire de l'énonciation pour l'étude et l'enseignement de l'anglais". Cherchant, pour d'autres raisons, "Pratique de l'anglais de A à Z" dans ma librairie favorite, je n'ai trouvé que "Pratique de l'espagnol de A à Z". Il m'arrive d'être dans l'impatience. J'avais donc deux possibilités : acheter le titre de A à Z mais en espagnol, ou trouver autre chose en anglais. "A qui s'adresse ce livre ?" J'aime beaucoup ces questions en début d'ouvrage, dont la réponse m'affirme que ce n'est certainement pas à moi ! On y apprend l'existence d'un énonciateur et d'un locuteur, de repères de temps, toutes choses qui passionnent le prof de physique manipulant les changements de référentiels. Viennent ensuite les procès : "ce à quoi fait référence un verbe sous sa forme nue", qui peuvent être non bornés, à bornes séparables, ou confondues : tout un programme. J'ai toujours déploré qu'il n'y ait pas eu de cours de linguistique en fac. de sciences, (où il 'y avait eu exceptionnellement un cours d'épistémologie).
J'enverrai "Swan's way", lorsque je l'aurai fini, à un anglophone non francophone, pour tenter de lui faire partager les joies proustiennes, avec l'illusion romantique stupide et farfelue que ma lecture chargée de son passé insufflera parfum et densité à ces phrases destinées à être lues de l'autre côté de l'océan.
For a long time, I went to bed early. Sometimes, my candle scarcely out, my eyes would close so quickly that I did not have time to say to myself : "I'm falling asleep". And, half an hour later, the thought that it was time to try to sleep would wake me ; I wanted to put down the book I thought I still had in my hands and blow out my light ; I had not ceased while sleeping to form reflections on what I had just read, but these reflections had taken a rather peculiar turn ; it seemed to me that I myself was what the book was talking about : a church, a quarter, the rivalry between François I and Charles V. This belief lived on a few seconds after my waking, it did not shock my reason but lay heavy like scales on my eyes and kept them from realizing that the candlestick was no longer lit.
Marcel Proust "Swan's way"
Penguin classics
Traduction Lydia Davis 2004.
Mon amie V. m'a offert "Dans ces bras-là" dédicacé par l'auteur. Mon côté midinette me fait apprécier ce genre de présents. J'aime d'ailleurs aussi le livre dédicacé par celui ou celle qui qui l'offre ; ayant reçu récemment un agenda (un cadeau de boîte dans une boîte), j'aurais eu plaisir à le trouver déjà rempli, avec des petits mots manuscrits à droite à gauche, des tickets de cinéma, que sais-je ...
Le sujet me parle, mais l'ouvrage ne m'envoie pas au septième ciel (c'est OC qui me le souffle).
Des chapitres courts, consacrés aux hommes, le père, le fils qu'on n'a pas eu, le prof de Français qui vit avec sa mère ; agréables à lire, mais sans grand enthousiasme. J''y ai trouvé quelques passages, qui au moment de m'endormir, m'ont procuré une petite joie, je vous en offre un (sans dédicace de l'auteur).
(Non, Didier G., je n'ai pas commencé le René G. que je laisse mûrir un peu ... depuis plusieurs mois.)
"Cet homme aux cheveux gris un peu corpulent, assis de l'autre côté de l'allée, vis à vis d'elle, pendant les longues heures d'un voyage en train, et qui, lorsque s'élève du fond du wagon la voix ensommeillée d'une petite fille chantant Frère Jacques, dans un éclair où brillent ensemble le désir et la tendresse, dans un regard jamais vu d'amant et d'époux, lui sourit."
Camille Laurens "Dans ces bras-là" folio p 246
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Il y a des années, si l'on m'avait demandé de citer les métiers de la bouche, j'aurais dit "dentiste, ORL, prothésiste dentaire, orthophoniste". Il ne me serait venu à l'idée aucun des métiers liés à l'alimentation, que j'aurais plutôt qualifiés de métiers du palais ou de l'estomac.
L'autre jour, après une longue abstinence, je me suis offert un morceau de baguette fraîche beurrée trempée dans un vrai chocolat chaud (le lait frais dans lequel on a fait fondre et velouter quelques carrés de chocolat noir), et le même jour ou le lendemain, une tranche de pain d'épice beurrée (avec du beurre salé c'eut été meilleur) plongée dans une tasse de thé Assam. Dans les deux cas le plaisir fut délicat, régressif, réconfortant, délicieux : rien ne remplace la saveur du beurre et cette sensation de chaud froid.
Samedi, je me suis régalée de la lecture de Virginia Woolf, que j'aime de plus en plus. J'ai savouré les passages sur les repas. Elle y oppose un repas riche et raffiné servi à l'université pour les hommes, et un maigre dîner pris dans un foyer d'étudiantes. Les pruneaux n'y sont guère à l'honneur, mais sans doute s'agit-il de pruneaux britanniques.
La structure humaine étant ce que'lle est, coeur, corps et cerveau mêlés les uns aux autres et non pas disposés dans des compartiments séparés, comme il en sera sans doute d'ici un milion d'années, un bon dîner est d'une grande importance pour une bonne conversation. On ne peut ni bien aimer ni bien penser ni bien dormir si l'on n'a pas bien dîné. La petite lampe de l'épine dorsale ne s'allume pas au boeuf et aux pruneaux. "Sans doute" allons-nous tous au ciel et "nous espérons" rencontrer Van Dyck au coin de la rue- voilà l'état d'esprit hésitant et mesquin qu'au bout d'une journée de travail produit l'accouplement du boeuf et des pruneaux.
Virginia Woolf "Une chambre à soi" 10/18 p 29
J'aime beaucoup "la petite lampe de l'épine dorsale".
Et je m'arrête là aujourd'hui sur le thème...
Conduisant mon fils et deux copains vers un terrain de camping champêtre, je m'enquiers de leurs performances à l'oral de Français.
"Ah...Pas mal" fait Y, puis avec une grimace "Mais je suis tombé sur Proust"
Moi : "Quelle chance. La Madeleine ?"
Lui : "Oui, bon j'ai réussi à lui placer que la Madeleine représentait le sexe féminin, mais je ne suis pas sûr qu'elle ait apprécié"
Moi "???..."
Lui : "Ben oui, c'est ma prof de Français qui me l'a dit : regarde bien une madeleine vue d'en haut, ça te fait penser à quoi ?"
Et de s'interroger sur les similitudes, et les garçons de rigoler en disant qu'enfants ils jouaient avec en pensant que c'étaient de petits bateaux.
Je réponds que ce rapprochement-là ne m'était jamais venu à l'esprit, et que l'examinatrice n'a peut-être pas été enchantée de voir défiler dix sexes féminins en forme de madeleine.
L'un d'eux s'interroge sur la vraisemblance de la chose en suggérant que Marcel était homosexuel. Ca n'empêche rien répond l'autre, j'ajoute que l'on ne sait pas tout de sa sexualité, qu'il avait de bonnes chances d'être "bi" et que sa famille l'envoyait faire ses premières armes dans les maisons closes.
Tout de même la madeleine...On m'aurait dit le biscuit à la cuiller, c'était criant, masculin. Alors voici le passage incriminé :
"Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés "Petites Madeleines" qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée de thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée de miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'après l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse : ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi."
Marcel Proust "Du côté de chez Swan"
A l'éclairage des lumières professorales, oui, ce texte est orgastique en diable. Dire que cette madeleine avant d'être romancée n'était qu'une biscotte.
(Et doit-on voir des références aux évangiles* entre Madeleine et saint Jacques ?)
*A propos d'évangiles et de Madeleine, je vous conseille la lecture de ce livre.
Le difficile est bien de trouver sa place et de retrouver la communication avec soi. Le tout est dans une certaine floculation des choses, dans le rassemblement de toute cette pierrerie mentale autour d'un point qui est justement à trouver.
Et voilà, moi, ce que je pense de la pensée :
CERTAINEMENT L'INSPIRATION EXISTE.
Et il y a un point phosphoreux où toute la réalité se retrouve, mais changée, métamorphosée, -et par quoi ??- un point de magique utilisation des choses. Et je crois aux aérolithes mentaux, aux cosmogonies individuelles.
Savez-vous ce que c'est que la sensibilité suspendue, cette espèce de vitalité terrifique et scindée en deux, ce point de cohésion nécessaire auquel l'être ne se hausse plus, ce lieu menaçant, ce lieu terrassant.
"L'ombilic des limbes". Antonin Artaud poésies Gallimard
Suite au commentaire de D.G. concernant l'ineptie de la phrase sus-citée (on remarquera que le "sus-citée" est là pour "cité avant", qui est en réalité dessous), je retranscris la citation de Proust dans le livre sus nommé.
"Quant au livre intérieur de signes inconnus (de signes en relief, semblait-il, que mon attention, explorant mon inconscient, allait chercher, heurtait, contournait, comme un plongeur qui sonde), pour la lecture desquels personne ne pouvait m'aider d'aucune règle, cette lecture consistait en un acte de création où nul ne peut nous suppléer ni même collaborer avec nous... Ce livre, le plus pénible de tous à déchiffrer, est aussi le seul que nous ait dicté la réalité, le seul dont l'impression ait été faite en nous par la réalité même."
Le temps retrouvé Gallimard Pléïade tome IV 1989 page 458.
Possédant cet ouvrage en Folio Gallimard éparpillé et en Bouquins (hautement recommandable pour son introduction), je n'irai pas vérifier le contexte dans lequel est écrit ce texte, et si les "livres intérieurs" de PB et de MP correspondent.
L'autre soir j'ai donc dîné avec cinq amis, dont un juré du prix du livre Inter. Les filles surtout l'ont envié, ont imaginé avec gourmandise la pile de livres arrivée par la Poste, se sont peut-être interrogées sur le contenu de sa lettre ; nous sommes restées fort discrètes là-dessus, et je le déplore, l'homme a une plume très jolie, aiguisée, colorée, sensible et drôle, j'aurais bien aimé lire cette lettre.
J'avais postulé il y a une dizaine d'années en écrivant un texte où j'avais cru mettre tout mon coeur. Recalée.

L'une des trois gourmandes nous a raconté son histoire de la lecture. Privée de la quantité de livres nécessaires à sa boulimie, elle avait pris l'habitude d'oublier totalement les livres déjà lus pour pouvoir les relire.
J'ai évoqué pour l'occasion ce livre, lu in extenso.
Pierre Bayard analyse les divers degrés de la non lecture.
"Enseignant à la littérature à l'université, je ne peux échapper à l'obligation de commenter des livres que, la plupart du temps, je n'ai pas ouverts."
La non lecture va de l'absence totale de lecture aux diverses phases de l'oubli, en passant par les diverses manières de lire ou de se faire une idée sur un ouvrage : quatrième de couverture, passages parcourus, première page, dernière page, lectures de textes sur le texte, etc. Il cite des extraits désopilants du "Troisième homme" où un auteur pris pour un autre donne une conférence sur des livres qu'il n'a ni lus ni écrits. Le public lui étant acquis d'avance, toutes les incongruïtés qu'il pourra proférer seront taxées de liberté d'esprit et d'originalité.
"La culture est la capacité à situer les livres dans la bibliothèque collective et à se situer à l'intérieur de chaque livre."
Montaigne ne se rappelait ni ses lectures ni ses propres écrits, ce qui peut nous rassurer, pauvres gens ordinaires qui nous lamentons de ne conserver que que des bribes de souvenirs de bien des textes.
"Plus encore que les autres auteurs rencontrés, Montaigne, avec ses expériences érpétées d'éclipse de soi, donne le sentiment d'effacer toute limite entre lecture et non, lecture.../...Nous ne gardons pas en notre mémoire des livres homogènes, mais des fragments arrachés à des lectures partielles, souvent mêlés les uns aux autres et de surcroît remaniés par nos fantasmes personnels : des bribes de livres falsifiées, analogues aux souvenirs écrans dont parle Freud, qui ont surtout pour fonction d'en dissimuler d'autres."
L'auteur prône la liberté de lecture, comme l'a fait avant lui Pennac. Il analyse aussi les rencontres qui se font sur un fond de bibliothèque intérieure commune, et illustre son propos avec un commentaire du film "Une journée sans fin", film que j'avais détesté et que je vois désormais d'un autre oeil. Mais je laisse la parole à l'écriveur, en espérant qu'il ne m'en voudra pas de livrer ainsi quelques lambeaux de son livre à vos appétits.
"Je propose d'appeler "livre intérieur" cet ensemble de représentations mythiques collectives et individuelles qui s'interposent entre le lecteur et tout nouvel écrit, et qui en façonnent la lecture à son insu. Largement inconscient, ce livre imaginaire fait fonction de filtre et détermine la reception de nouveaux textes en décidant quels éléments seront retenus et comment ils seront interprétés."
Rendant à Marcel ce qui est à Marcel, il reconnaît à ce dernier la (première ?) mention de ce "livre intérieur".
Vous pouvez le lire il y a encore beaucoup d'autres choses à y découvrir. Et tout de même, j'en reparle souvent..."L'histoire de la lecture" d'Alberto Manguel, est incontournable (non non, je ne suis pas tyrannique).
Quant au juré je vous rassure, c'est un lecteur sérieux, je sais qu'il lira les dix livres en totalité, même ceux qui ne lui plaisent pas.
